Je m'appelle Ferrand
pour le concours littéraire de Dahlie Farah


Je m’appelle Ferrand
J’ai une relation ambiguë avec le réel.
Je me suis beaucoup interrogée sur le « réel » sans trouver de réponse définitive. Ce côté insaisissable du réel participe grandement au fait qu’il m’intrigue et que parfois je dis que je l’aime pas. Car j’aime ce que je comprends, ce que je maîtrise, ce qui m’appartient pas dans le sens de possession matérielle mais dans celui de « fait partie de mon monde ».
Alors je l’aime ne pouvant y échapper et par curiosité, et je le déteste de ne pouvoir le saisir.
Je suis celle qui regarde le réel.
Pour survivre, je suis habituée depuis mon plus jeune âge à observer ce qui m’entoure de l’extérieur.
sans réellement participer me sentant bien souvent totalement étrangère à ce que je vois, ce qui se passe.
Chacun a sa propre vérité en fonction de sa personnalité, de son vécu, mais c’est encore plus vrai en ce qui me concerne du fait d’une particularité qui a été nommée lorsque j’avais 48 ans après des années et des années de souffrance et de questionnements sur mes singularités.
Ma réalité a été enfouie, étouffée, cadenassée, comprimée, réprimée tout ce temps pour pouvoir survivre dans ce monde.
Avec pour seule réponse à toutes mes incompréhensions et mes échecs ce leitmotiv: essaie encore. Try harder !
Je suis celle qui rêve pour échapper au réel.
Ce qui me fait du bien ce n’est pas le réel de plus en plus catastrophique qui m’entoure mais les rêves : MES rêves qui depuis toujours me sauvent, me permettent de m’échapper de ce qui m’échappe, de m’évader de ce monde beaucoup trop incompréhensible, bruyant, chaotique, confus.
Je suis réellement autiste.
Le but d’une vie n’est-il pas pour chacun et chacune de comprendre sa propre réalité faite de notre parcours, de notre personnalité, de nos échecs, de nos succès, des personnes rencontrées, de nos choix, de nos non choix ?
Depuis toujours je me pose des questions sur la vie, je m’attends à démasquer le show comme Truman. En l’écrivant, je perçois pour la première fois ce que veut réellement dire Truman : l’homme vrai. Dans cette comédie, c’est le seul qui est véritablement réel et sincère. Je me sens comme lui dans ce monde : vraie et seule.
J’ai trouvé ma voix réelle.
La vie m’a menée à Clermont-Ferrand, ou tout près.
Mon rapport avec cette ville est ténu, je n’aime pas particulièrement les villes, je déteste en tout cas y conduire et par conséquent je m’y rends très peu souvent et m’en tiens éloignée, au bord, comme je suis au bord du reste du monde.
Et pourtant, cette cité, sans le savoir, est un peu le berceau de ma véritable naissance, deux ans après mon diagnostic d’autisme. J’ai beaucoup lu sur le sujet, comme peuvent le faire les autistes en mode obsessionnel.
Je me suis effondrée, j’ai douté, trop douté. J’ai mis toute ma vie et tout mon être en morceaux, bien étalés à plat par terre pour VOIR. Voir enfin ce réel qui m’avait été caché tant de tant.
Et je ne sais pas si j’ai vu mais en tout cas, quelque chose s’est opéré en moi après cette déconstruction, cette déflagration inattendue de ma réalité. J’ai trouvé ma voie, ma voix, par la peinture et l’écriture. J’ai compris tardivement qu’écrire et peindre étaient là pour moi depuis longtemps, pour servir de trait d’union entre le monde et moi.
Moi qui avait toujours été qualifiée de trop, je trouvais enfin le moyen acceptable (mais peut être encore trop) d’être qui je suis.
Et il y a à Clermont-Ferrand un petit cocon que j’ai connu grâce à ma nouvelle activité artistique qui accueille tous les mois des lecteurs et des lectrices place du Terrail. C’est une galerie, c’est un atelier, c’est un petit endroit ouvert sur le monde mais qui offre aussi une confidentialité salvatrice, contrairement aux places publiques que sont les réseaux sociaux.
On s’y retrouve une dizaine de personnes tous les mois depuis deux ans pour lire, s’écouter, et se découvrir.
Rire et pleurer.
C’est chez Fanny-atelier Caoua : scène ouverte où l’on vient se livrer, se délivrer les uns les autres.
Peu à peu, en allant à ces découvertes de soi littéraires où chacun et chacune apporte et lit ses propres textes, j’ai pu exprimer devant un cercle devenant de plus en plus intime au fil des rencontres ce qui était en moi.
Ma façon d’être au monde.
Mes deuils.
Mes rêveries.
Mes mots.
Mes émotions.
Mes couleurs.
Et dans ce petit écrin, j’ai reçu en retour la même sensibilité que celle qui m’anime : celle des êtres qui rêvent et qui osent se mettre à nu au milieu des autres.
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